Comme nous cherchions un sujet pour cette chronique, Franck Duboeuf eut une de ces fulgurances qui vous classent un honnête homme : « Et si tu évoquais les liens entre l’amitié et le vin, entre l’amitié et le Beaujolais… » Idée lumineuse !
D’abord se poser la question : qu’est-ce que l’amitié ? La définition du Larousse est maigre : « sentiment d’affection, de sympathie, qu’une personne éprouve pour une autre. » Le Petit Robert, comme souvent, va plus loin : « sentiment réciproque d’affection ou de sympathie qui ne se fonde ni sur les liens du sang, ni sur l’attrait sexuel. » Là on se rapproche déjà de Montaigne et La Boétie, le premier expliquant ainsi l’amitié profonde qui le liait au second : « C’est parce que c’était lui et parce que c’était moi ». L’essayiste avait raison : il n’existe pas de définition rationnelle de l’amitié. Comme l’amour, elle peut natre d’un coup de foudre a priori inexplicable entre deux hommes ou deux femmes, plus rarement entre un homme et une femme car dans ce cas l’amour n’est pas loin… Mais l’amitié peut aussi se bâtir pierre à pierre. On commence par être copain, personne avec qui l’étymologie veut qu’on partage le pain, puis on devient peu à peu ami, et commence peut-être le partage de l’âme…
Tenons donc pour acquis que l’amitié est majoritairement unisexe. Mais nous sommes nombreux à penser qu’un Hermitage, un Châteauneuf-du-pape, sont masculins quand un Volnay, un Chiroubles, vont afficher leur féminité. De même, il y a des vins qui appellent à méditer sur les mystères de l’Univers, et d’autres pour sourire à la vie autour d’un verre. Nos Beaujolais s’imposent alors ! Est-ce donc à un Moulin-à-vent ou à un Morgon, si aptes à bien évoluer avec le temps, que pensait Sainte-Beuve en suggérant : « Les vieux amis sont comme les vieux vins qui, en perdant de leur verdeur et de leur montant, gagnent en chaleur suave » ? Cela se pourrait bien, tant les vieux vignerons de notre Beaujolais sont beaux à voir quand ils se rencontrent dans leurs caves ou à la terrasse d’un café, à Juliénas, à Vaux, à Fleurie, au pays des Pierres Dorées… De quoi parlent-ils ? De tout, de rien, du temps qu’il fait, des promesses du vin à venir, des enfants qui vont prendre leur suite, peut-être de leurs amours de jeunesse. Jamais de leur amitié, elle se passe de mots. Avez-vous remarqué comme chaque village d’ici a un bistrot pour eux, toujours chaleureux, alors qu’ils sont bien moins nombreux dans d’autres régions de vignobles ? Serait-ce parce que, dans ces régions là, le vin se pare de trop de vertus pour nous régaler dans des verres sans prétention ? Dans ces régions là, on préfère le chai à la cave. Les fûts, souvent neufs, sont alignés comme armée à la parade, les dégustations sont plus savantes qu’amicales. Ne voyez aucune critique dans ce qui précède : on aime aussi beaucoup ces vins là, et nous connaissons de grandes passions amoureuses nées du partage d’un grand champagne millésimé. Mais n’enlevons pas pour autant à nos chers Beaujolais leur image de vins d’amitié, de cette amitié palpable dès les premières marches de la cave. Serait-ce là un des charmes secrets du Gamay, ou le sourire heureux et paisible des collines du Beaujolais se retrouverait-il jusque dans les verres ?
Je ne suis pas un enfant d’ici mais j’ai tâté (et un peu abusé, dit la chronique) de mon premier Chiroubles à l’âge de quatre ans… J’ignorais alors évidemment le mot « amitié ». Mais c’est tout de même un pur enfant du Beaujolais qui allait devenir, vingt-cinq ans plus tard, un de mes premiers amis de l’âge adulte. Il s’appelait Georges Duboeuf. J’avais connu ses vins avant de rencontrer l’homme. La liaison s’était faite par l’intermédiaire de Jean Cochaud, attachante figure de l’Académie Rabelais dans les années soixante. Il essayait – avec succès ! – de faire découvrir les vins de Georges aux Parisiens. Emballé par leur joyeuse vérité, je cherchais à connatre leur producteur. Jean nous présenta l’un à l’autre à la sortie d’un Beaujolais Nouveau. Depuis ce jour, quand nous nous quittons, c’est pour mieux nous retrouver, comme si nous nous étions vus la veille. Ce détail compte : il fait aussi partie des tentatives de définition de l’amitié. Il en est une autre, assez cocasse, qui nous enchante : « Un ami, c’est quelqu’un qu’on connat très bien et qu’on aime quand même ». Il va de soi que cette définition ne s’applique pas à toi, mon cher Georges ! Quant à toi, Franck, tu es aussi devenu mon ami, par filiation en somme.
Si l’amitié est évoquée ici comme une source jaillissante chez les Duboeuf, c’est aussi parce qu’elle sourd de partout depuis les origines. Georges m’a souvent conté combien sans l’amitié que lui montrèrent quelques vignerons à ses tout débuts d’embouteilleur, itinérant de cave en cave, il n’aurait jamais pu être ce qu’il est devenu. Les racines de cette amitié, un demi siècle plus tard, puisent toujours leur sève dans les sols de chaque cru, du moindre hameau. On ne sait rien de ce sentiment si on ignore les liens qui unissent les Duboeuf aux vignerons dont ils acquièrent les vins.
Trois hommes montrent la puissance de cette amitié. L’un n’est plus de ce monde mais sa fille perpétue sa mémoire et continue de produire ses vins. Il s’appelait Jean-Ernest Descombes, quitta cette terre en 1993 mais produisit de son vivant un prodigieux Morgon. Ceux qui en ont bu, et j’en suis, se souviendront leur vie durant, de cette belle figure du Beaujolais. Chez cet homme, la porte du caveau était toujours ouverte au visiteur. Il donnait son amitié à courant continu comme une centrale produit de l’électricité et fut un des premiers à croire en Georges, à lui confier la commercialisation de ses vins, à dire oui à la création d’une « cuvée de la reine », quand, en 1968, sa fille Nicole fut élue « Reine du Beaujolais ». Georges parle de Jean-Ernest comme d’un père ou d’un très grand frère. Aujourd’hui encore, Nicole Descombes, épouse de Pierre Savoye, autre grand nom du Morgon, autre ami, reste chère au coeur des Duboeuf. Ils continuent de commercialiser les vins des vignes de son père qu’elle et son mari produisent à l’identique.
Le deuxième exemple d’amitié cité par Georges concerne Marcel Pariaud. Cet enfant de Lancié, qui réveille ses vendangeurs au son du clairon (un souvenir de régiment) est un récent lauréat du Trophée Jean-Ernest Descombes, créé par les Duboeuf pour récompenser un vigneron travaillant dans l’esprit du disparu. Il prend avec largesse de son temps pour faire connaitre le pays beaujolais aux clients de ses chambres d’hôtes, qui deviennent ses amis dès qu’ils ont franchi sa porte. Le tout premier but de visite qu’il leur propose n’est autre que le Hameau du Vin, dont il est ainsi devenu le premier fournisseur de clientèle. Cette amitié pour ceux qu’il loge est-elle du même ciment que celle qui le lie à Georges et Franck depuis quinze ans ? Avec le temps, pourquoi pas…
Quant au troisième, Paul Cinquin, dit « Polo », emblématique figure de Régnié-Durette, il fut présenté ici-même en 2002, lorsqu’il préparait le passage du Tour de France en Beaujolais. Cette étape, cet ancien coureur cycliste de grande renommée régionale la voulait avec une incroyable persévérance. Celle qu’il met à produire les meilleurs Régnié n’a d’égale que l’affection que lui portent les Duboeuf.
Les liens qui unissent ces hommes, et tant d’autres en Beaujolais, à la maison mère de Romanèche-Thorins, existeraient-ils sans l’alchimie du bon vin ? Pas si sûr… On peut toutefois, avec bonheur, trouver comme les clients de Marcel Pariaud un début de réponse au Hameau du Vin. Parce qu’on y comprend que l’amitié rend le vin meilleur, mais que sans lui l’amitié ne serait pas ce qu’elle est.
Amis Duboeuf, une suggestion in fine : sur un des murs du Hameau, pourquoi ne pas afficher s’il vous plait, les premiers vers de « l’âme du vin » de Charles Baudelaire. Pour l’évidente raison que la fraternité est soeur jumelle de l’amitié :
« Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :
Homme vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité »
Michel PIOT